Chapitre 1 — Le Printemps du Choix
Le printemps revenait doucement sur la vallée.
La neige fondait en silence au creux des collines, nourrissant les ruisseaux qui retrouvaient peu à peu leur chant. Entre les pierres encore humides, les premières fleurs osaient déjà ouvrir leurs pétales. Des papillons aux ailes fragiles traversaient les clairières comme des morceaux de ciel tombés sur la terre.
Partout, la forêt semblait s'éveiller. Les oiseaux retrouvaient leurs mélodies oubliées de l'hiver. Les abeilles reprenaient leur danse parmi les fleurs nouvelles, même les vieux arbres semblaient étirer leurs branches vers la lumière.
Au pied d'une haute paroi rocheuse, cachée derrière des fougères et quelques jeunes sapins, se trouvait une tanière. Elle n'était ni la plus grande, ni la plus belle de la vallée, mais pour Kuma, elle était le plus précieux des foyers. La roche y gardait la chaleur des beaux jours et protégeait du froid lorsque revenait l'hiver. Les parois portaient encore les marques laissées par les générations passées : quelques griffures anciennes, des sillons polis par le temps et mille souvenirs invisibles. C'était ici qu'elle avait vu naître Auru, son unique petit, depuis six printemps déjà.
Kuma sortit lentement de la tanière et inspira profondément l'air du matin. L'odeur de la terre humide, ses fleurs naissantes, des jeunes pousses, tout semblait différent après l'hiver.
Derrière elle, un bruit de pierre déplacée résonna. Elle se retourna. Auru venait d'apparaître, l'ourson avait grandi, ses pattes étaient plus longues qu'autrefois. Son pelage commençait à perdre sa douceur de petit pour devenir celui d'un jeune ours. Pourtant, dans son regard brillait toujours la même curiosité. Une curiosité sans limite. Avant même de saluer sa mère, il s'arrêta devant une pierre, puis une autre, puis une fleur, puis un bourdon.
Kuma sourit. Comme chaque matin. Auru pouvait rester de longues minutes à observer les choses les plus simples du monde.
— Tu cherches quelque chose ? demanda-t-elle.
L'ourson leva les yeux.
— Non.
— Alors qu'est-ce que tu regardes ?
Auru réfléchit quelques secondes, puis répondit :
— Tout.
Kuma laissa échapper un petit rire.
Cette réponse lui ressemblait tellement. Là où d'autres ours voyaient un sentier, Auru voyait les fleurs qui poussaient à son bord. Là où d'autres regardaient les arbres, lui remarquait les insectes cachés dans leur écorce. Il connaissait les oiseaux par leurs chants, les fleurs par leurs parfums, et pouvait rester immobile pendant des heures à observer un papillon voyager d'une fleur à l'autre. Rien ne lui semblait trop petit pour mériter son attention. Parfois, Kuma se demandait comment il parvenait à voir autant de beauté dans le moindre détail, mais elle aimait cela chez lui, profondément.
Ils passèrent la journée à parcourir la vallée, comme ils l'avaient fait tant de fois auparavant. Ils suivirent un ruisseau jusqu'à une petite cascade, cherchèrent les premières baies sauvages, observèrent les poissons qui remontaient le courant, lorsque le soleil commença à descendre derrière les montagnes, ils s'installèrent sur un promontoire rocheux qui dominait la vallée.
C'était leur endroit préféré. De là-haut, on pouvait voir les forêts, les collines et les sommets encore blanchis par la neige. Le silence s'installa, un silence paisible.
Puis Kuma parla doucement.
— Tu sais ce qui approche.
Auru hocha la tête. Bien sûr qu'il le savait. Tous les ours de son âge le savaient. Le Printemps du Choix. Le moment où chaque jeune ours décidait de la route qu'il souhaitait suivre. La plus part choisissaient la forêt, pour rester avec leur famille mais d'autres choisissaient les terres glacées. Ainsi allait le monde depuis aussi loin que remontaient les souvenirs.
Auru resta silencieux un moment.. le vent jouait dans son pelage.
Puis il demanda :
— Et toi ?
— Moi quoi ?
— Tu savais déjà ce que tu voulais devenir ?
Kuma sourit.
— Oui.
— Comment ?
— Je l'ai simplement ressenti.
L'ourson sembla réfléchir...Longtemps, comme s'il cherchait quelque chose dans les nuages., puis il finit par demander :
— Et si on ressent plusieurs choses ?
Kuma tourna lentement la tête vers lui.
Une étrange question, mais avant qu'elle ne puisse répondre, Auru désigna les montagnes enneigées.
— J'aime la neige... puis les arbres, j'aime la forêt aussi, puis le ciel qui prenait des couleurs orangées... Et ça, les fleurs autour d'eux. Et ça, les oiseaux, puis les pierres, puis le ruisseau qu'on entendait au loin.
Comme s'il était incapable de choisir une seule chose dans un monde qui lui semblait merveilleux dans son ensemble.
Kuma l'observa en silence. Quelque chose dans cette question resta longtemps dans son esprit, mais finalement, elle se contenta de poser sa patte sur son épaule.
— Tu trouveras ton chemin.
Auru sourit. Pendant quelques instants, ils regardèrent ensemble le soleil disparaître derrière les montagnes.Sans savoir que ce printemps serait celui dont ils se souviendraient le plus longtemps.
Le Printemps du Choix arriva quelques jours plus tard.
Comme chaque année, les ours de la vallée se réunirent près du grand lac de fonte, là où les eaux venues des montagnes étaient encore si claires qu'on pouvait voir danser les poissons sous la surface.
Les jeunes ours étaient alignés sur la rive, certains semblaient impatients, d'autres nerveux. Tous savaient ce que représentait cette journée.
Les anciens observaient en silence, puis le plus âgé d'entre eux s'avança.
— Aujourd'hui, vous prouvez que vous pouvez survivre par vous-mêmes. Peu importe la route que vous choisirez ensuite. Forêt ou glace. Chaque chemin demande du courage.
Un à un, les oursons s'avancèrent. Ils plongèrent leurs pattes dans l'eau glacée, certains durent s'y reprendre plusieurs fois,d'autres réussirent du premier coup.
Chaque poisson attrapé était accueilli par les encouragements des familles.
Puis venait le moment du choix.
Avant de manger leur prise, les jeunes devaient annoncer la route qu'ils souhaitaient suivre.
Lorsque vint le tour d'Auru, un calme particulier sembla tomber sur les berges.
Kuma observa son fils avancer jusqu'au bord de l'eau. Il resta immobile quelques instants. Puis sa patte plongea. Une éclaboussure et presque aussitôt, un poisson argenté se débattit entre ses griffes.
Quelques murmures admiratifs parcoururent l'assemblée. Auru déposa sa prise sur la rive, puis il leva les yeux vers les montagnes lointaines, vers les sommets encore couverts de neige.
Pendant quelques secondes, il sembla chercher ses mots. Puis il parla.
— J'ai choisi les terres blanches.
Un léger murmure parcourut la foule, mais Auru continua.
— Pas parce que je préfère la neige à la forêt.
Il regarda les arbres autour de lui.
— J'aime la forêt, ainsi que les fleurs qui poussaient entre les pierres, tout comme le lac, les ruisseaux, autant que le ciel. J'aime tout ce qui vit ici.
Il prit une inspiration.
— Mais là-bas... il y a encore tant de choses que je ne connais pas.
Ses yeux brillaient.
— Quand la lumière touche la neige, elle devient mille couleurs différentes. Chaque reflet raconte une histoire différente. J'ai envie de voir ces histoires.
Autour de lui, plusieurs ours échangèrent des regards étonnés.
Auru poursuivit :
— Je veux découvrir les oiseaux qui vivent au-delà des montagnes. Les baleines sous les glaces. Les aurores qui dansent dans le ciel. Les animaux que personne ici n'a rencontrés.
Son regard se perdit un instant vers l'horizon.
— Je veux voir le monde.
Le silence qui suivit fut profond.
Puis un ancien hocha lentement la tête. Pour la première fois, Kuma comprit que son fils n'était déjà plus tout à fait un ourson. Son cœur se serra, pas de tristesse, seulement cette étrange sensation que l'on ressent lorsque l'on voit une porte s'ouvrir sur un chemin qu'on ne pourra pas emprunter à la place de celui qu'on aime.
